Le Richard II éclaboussant de virtuosité du Berliner Ensemble

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ ®Monika Rittershaus/ Tel qui rit vendredi dimanche pleurera, dit le proverbe. Richard II est une fresque historique aussi puissante que sombre en cinq actes dans laquelle se succèdent: le bannissement par le roi Richard II de son cousin Henry Bolingbroke, la rébellion de ce dernier profitant du départ de Richard pour l’Irlande pour envahir l’Angleterre avec une armée, la confrontation de Richard et de son cousin et l’obligation du roi à abdiquer, son abdication et enfin son exécution.

Habile portraitiste des machinations du pouvoir, des complots fratricides et des aplatissements lâches des courtisans pour garder une place dorée auprès du roi, Shakespeare utilise ici le principe de l’arroseur arrosé et Claus Peymann a ainsi créé une mise en scène dans laquelle l’eau joue justement un rôle prépondérant : elle aide d’abord les uns à se remettre de leurs émotions, coup de fouet frais et sursaut provisoire de remise en vie; elle accompagne les jardiniers farceurs qui offrent une respiration avant l’anéantissement annoncé de Richard ; elle poursuit Richard sous forme de pluie battante lorsqu’il rentre vaincu dans son pays ; elle est enfin « l’outil » utilisé par Bolingbroke pour tenter d’effacer les graffitis des murs et les stigmates du renversement de son prédécesseur…même si le « Richard II forever » inscrit par Aumerle laisse une trace indélébile que ne digère pas bien le tout frais couronné Henri IV. Si la version présentée par le Berliner Ensemble doit au génie de Shakespeare, elle doit aussi à l’adaptation du poète et dramaturge Thomas Brasch…mais également – puisque la pièce était jouée à Montpellier en allemand avec un sur-titrage en français – à la traduction brillante de Michel Bataillon qui a su restituer avec justesse l’essence poétique et les jeux de mots des dialogues. Cette co-production du Burgtheater de Vienne et du Berliner Ensemble, qui a maintenant derrière elle de nombreux printemps, fait l’effet d’une claque: c’est une leçon de théâtre comme l’on en voit rarement. Et on le dit à double titre puisque Claus Peymann est rarement venu en France ( une fois à l’Odéon-Théâtre en 1984 pour La Bataille d’Arminius de Heinrich von Kleist ; en 2009 aux Nuits de Fourvière pour Mère Courage de Brecht et enfin au Théâtre de la Ville de Paris et au T.N.P de Villeurbanne pour Richard II depuis). Richard II a reçu le prix Friedrich-Luft et le Prix de la critique du meilleur spectacle étranger en 2009/2010. Tout y est admirable : le choix premièrement de cette scénographie avec des murs blancs mobiles et percés d’ouvertures devant lequel s’étend un sol blanc strié de noir ; une configuration spatiale propice à la méfiance et l’expression d’un cloisonnement sans nul échappatoire. Les êtres dans Richard II n’ont aucune liberté ; leur vie est inexorablement liée au destin des autres, les alliances les emprisonnent et le bannissement les tue. Comment mieux exprimer cette fatalité qu’en instaurant sur le plateau une atmosphère confinée autant par les décors que par la tendance des personnages à former des groupes, sorte de protection qui est refusée à Richard ensuite qui se retrouve absolument seul? Les comédiens, deuxièmement, sont vêtus uniquement de noir ou de blanc et leur visage grimé en fait des clowns terriblement expressifs, à la pâleur fantomatique, des spectres qui errent déjà de leur vivant et désespèrent de leur noirceur intrinsèque. Richard II est un roi faible et inconséquent( qui sera remplacé par un Henri IV populiste et tyrannique) et cette pièce ,qui met en scène avec une vérité éclaboussante sa chute fulgurante, est une leçon au goût amer mais salvateur à propos de la fragilité de la destinée humaine. D’ailleurs ,avant d’encenser comme il se mérite les acteurs de cette troupe exceptionnelle, soulignons encore l’habileté de cette mise en scène qui réussit durant les quatre premiers actes à faire rire le public alors même que se joue un drame! De nombreux personnages, comme la Reine Isabelle, tantôt inquiètent, tantôt amusent par leur singularité; le texte, de surcroît, ne manque pas de verve ironique et mordante et certaines situations sont orchestrées de telle façon qu’elles tournent au comique ce qui relève du registre tragique. Et ce n’est pas affaire de contresens ou de mauvais jeu des interprètes ; c’est le reflet du génie d’une mise en scène qui fait vibrer les spécifités de la langue shakespearienne! N’est-ce pas le propre du clown de nous faire rire de ce qui devrait nous faire pleurer? De plus, qui est le clown dans cette histoire? Qui perd, qui gagne, qui sait? Richard s’interroge sur ce qu’il est, manipule sa couronne comme si elle était un objet inquiétant, semble diviser entre le roi dont il porte le masque officiel et sa vraie nature qui le taraude. Henry Bolingbroke, rebaptisé Henri IV, connaîtra la même déchirure…comme une malédiction. Troisièmement, le plaisir du spectateur naît aussi de la beauté plastique de ce Richard II : le plateau est une toile expressionniste qui se construit au fur et à mesure des actes grâce à des projections de boue, des jets de boîtes de conserve et d’amas d’objets divers, et est achevée au dernier vers, métaphore du spectacle désolant d’une aristocratie condamnée à l’auto-destruction( et le costume de Richard II subit le même traitement!). On conclura enfin par des applaudissements redoublés pour la direction d’acteurs de Claus Peymann rendue possible grâce au talent incontestable des douze comédiens présents sur scène et, pour ne citer qu’eux : l’extraordinaire Michael Maertens qui joue ,depuis la création de la pièce en 2000, le rôle de Richard II et l’interprète ,d’abord avec une assurance surjouée puis avec un désespoir métaphysique puissant, de façon brillante. Veit Schubert s’avère un Henry Bolingbroke mémorable,  » lutin » cynique semblant sorti tout droit d’un cauchemar ; Martin Schwab émeut en Jean de Gand vitupérant dans son linceul et Manfred Karge incarne un Duc d’York dont l’opportunisme et l’aveuglement loyal font froid dans le dos. Un spectacle jubilatoire !

Richard II

de William Shakespeare

Adaptation: Thomas Brasch

Rédaction et régie des sur-titres: Michel Bataillon

Mise en scène: Claus Peymann

Par le Burgtheater de Vienne et le Berliner Ensemble

Avec Maria Happel, Dorothee Hartinger, Gerrit Jansen, Daniel Jesch, Manfred Karge, Hans Dieter Knebel, Michael Maertens, Markus Meyer, Klaus Pohl, Michael Rothmann, Veit Schubert, Martin Schwab

Décor: Achim Freyer

Costumes: Maria-Elena Amos

Conseil dramaturgique: Jutta Ferbers

Lumières: Ulrich Eh, Achim Freyer

Dates de représentation:

Les 26 et 27 juin 2013 au Printemps des Comédiens à Montpellier

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