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Joann Sfar : un premier roman vampirisant

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ Bien fou celui qui nie en bloc l’existence possible des vampires…! Si Ionas avait deviné à quel épouvantable calvaire sont confrontés ad morte eternam les monstres aspireurs d’hémoglobine, il serait resté sagement à pourrir sous le tas de corps déchiquetés de ses camarades de front! Pensez donc à l’enfer que c’est d’osciller entre crime et repentance, jouissance et torture et de n’avoir que la psychanalyse – à laquelle personne ne croit bien sûr- pour remède consolateur !

Retenez d’abord bien ceci : rien n’est impossible dans le monde de Joann Sfar ! Puisant dans son imaginaire délirant, pot pourri de folklore lié à ses origines juives et de fiction populaire, il a su orchestrer, au moyen d’une prose véloce et terrifiante de génie, un roman aussi diabolique que rédempteur, aussi grave que drolatique, aussi tendre que cruel. Dans L’éternel, son premier roman qui sera prochainement adapté en série pour Canal +, les premiers rôles sont donnés à ceux qui s’accrochent à la vie et en arrivent ainsi ,soit à embrasser la condition post-mortem des vampires, à être condamnés à ne plus supporter pas la lumière du jour et à faire leur sieste diurne dans un cercueil capitonné comme Ionas , à rêver de valses dans les étoiles et à épouser le mauvais côté de la médaille comme Hiéléna, soit à être puni de leurs manquements en s’enfonçant dans la lie du quotidien comme Caïn. Quant aux illustres inconnus du récit , ils ont la vedette le temps d’être déchirés en lamelles…ou parce qu’ils sont des compagnons spectraux d’infortune. Voici donc un ouvrage qui sera sans doute utile à tous ceux qui auront le (dé) plaisir de côtoyer des vampires. Imaginé en deux volets qu’une ellipse temporelle de quelques décennies séparent, il va vous hanter positivement longtemps! Si vous ajoutez à l’ingrédient « vampire » une psychanalyste vampirisante, veuve d’un hard rocker suicidé, une mandragore collante, une rouquine sanguinaire à la tête d’une armée de squelettes cosaques , un arbre ceint de colliers de pendus et un loup-garou latino qui sent bon l’aftershave, vous n’aurez qu’une toute petite idée de la délirante aventure dans laquelle vous convie Joann Sfar . Préparez- vous à un chant épique judéo-gothique à mi-chemin entre Odessa et Brooklyn , au verbe usant d’une large palette de couleurs , de l’élégant au décalé, du sentimental au trash …Portée par un souffle qui ne dépérit pas, cette fiction coagule grave! Alors oui, on pourrait , pour vous donner une idée du style, évoquer les élucubrations verbales d’Albert Cohen et ses personnages croquignolesques et excessifs, parler de néo-romantisme, passer par Homère ou Virgile ( p’t’être même Ovide tiens!) et freiner du côté d’un manuel d’histoire….mais on n’exprimera pas de façon satisfaisante la substantifique moelle de ce bouquin délirant. Il va falloir vous dévorer les 455 pages! Et pourtant c’est un peu ça ; il semble que Joann Sfar ait imaginé une Enéide version Tim Burton de la Shoah en Russie: on y croise des êtres imaginaires, le héros croit être malmené par les dieux et découvre le visage impudique de l’humanité désespérée. Réécrire l’Histoire, lui offrir une alternative sanguinolente plus tolérable, voilà une tentation d’Ionas, le vampire plumitif . L’homme est un vampire pour l’homme: c’est ce que les volumes d’histoire rechignent à nous dire et c’est ce qu’un vampire lui-même refuse de croire…Une façon étrange et romanesque d’exorciser la mort, d’évoquer la cruauté humaine et les monstruosités de l’Histoire avec un regard surhumain édifiant…L’homme est un vampire pour l’homme…

 » Pendant ce temps, sur les berges du fleuve, une neige épaisse commençait de tomber sur le tas de cadavres, ce qui contrariait un peu plus les corbeaux. Pelotonnés sur leurs branches, les sombres volatiles décidèrent d’un commun accord qu’il faudrait attendre que la viande se réchauffe pour la consommer ».

Titre: L’éternel

Auteur: Joann Sfar

Editions: Albin Michel

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