Le Paradigme en question

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Par Sophie Sendra – bscnews.fr / On a souvent tendance à opposer la philosophie et la science. Or, l’épistémologie a montré qu’en aucun cas il n’était judicieux de les diviser en deux formes de savoir différentes, mais qu’elles étaient au contraire deux formes de connaissance indispensables à la notion de Savoir. En philosophie, le paradigme est source d’interrogations et de connaissances en matière d’épistémologie. Afin de mieux savoir ce qu’est un paradigme, il faut d’abord en connaître la définition.

Nature du paradigme

Le mot paradigme vient du grec paradeigma qui veut dire à la fois « modèle » et « exemple ». Dit comme cela, le mot lui-même n’exprime pas ce que veut dire en réalité le mot paradigme. En effet, pour comprendre de quoi il s’agit, il faut expliquer l’ensemble de cette définition, de cette étymologie. En fait, la notion de paradigme exprime l’idée de l’existence d’un modèle exemplaire (presque absolu) d’une chose, d’une idée ou d’une réalité. En d’autres termes, nous serions parfois victimes de paradigmes, de modèles que nous prendrions comme des exemples, que nous érigerions comme des vérités données ou apprises par d’autres, et que nous accepterions comme des vérités absolues dont nous serions incapables de faire l’expérience par nous même. Il faut en revanche préciser qu’un paradigme n’est pas forcément faux, s’il est prouvé par l’expérience, il peut être vrai. Mais la difficulté se trouve dans le fait que, de manière générale, le paradigme est une idée qui semble incontestable et sur laquelle tout le monde s’accorde.En science, il arrive parfois que les communautés scientifiques se rangent ainsi du côté de certains paradigmes, comme on accepte une théorie sans preuve réelle. Selon ce principe, la théorie, avec le temps, devient empirique sans que jamais personne n’ait pu prouver par l’expérience la véracité de celle-ci. La théorie devient donc modèle, exemple, le modèle exemplaire sur lequel tout le monde s’accorde sans jamais s’interroger, sans jamais remettre en question le paradigme lui-même.

Existence du paradigme

L’épistémologie voit le jour au XIXe siècle avec le développement scientifique. Elle est une matière à elle seule, elle analyse, elle étudie les processus généraux qui forment les différentes sciences qui composent la connaissance. Elle étudie également comment se forme une théorie de la connaissance. De plus, elle analyse l’esprit scientifique c’est-à-dire les méthodes, les crises et l’histoire des sciences modernes. Elle est à elle seule une Histoire des Idées scientifiques. Il est même possible de considérer plusieurs épistémologies en matière de science : une épistémologie des sciences dites « dures », et une épistémologie des sciences humaines.Le développement scientifique depuis le XIXe siècle ne cesse de mettre en valeur une certaine rationalité scientifique. La science utilise l’expérience pour mettre en valeur cette rationalité et mettre de côté toute idée préconçue, tout jugement « a priori », c’est-à-dire toute théorie qui n’est pas validée par l’expérience. C’est ce qui explique très souvent le combat malvenu entre la philosophie et la science comme si cette dernière ne pouvait pas être victime d’un paradigme, d’une théorie, voire d’une croyance sans validité expérimentale. La question que se pose la philosophie en matière de science n’est pas de savoir si l’empirie a une importance, David Hume1 la mettait déjà en évidence. Elle se pose la question de savoir comment se forme une connaissance scientifique, si elle se construit contre des évidences antérieures, contre des opinions communes, grâce à un questionnement ou un certain nombre d’obstacles. Ces obstacles sont mis en avant par Gaston Bachelard2, dans ce qu’il appelle la rupture épistémologique c’est-à-dire la suite logique de l’obstacle. Il s’agit d’un acte intellectuel qui permet à une science d’aller au-delà des obstacles qu’elle rencontre en présentant de nouveaux principes qui permettent de formuler de nouvelles questions et ainsi, de poser de nouveaux problèmes. Dans la question qui nous préoccupe, celle du paradigme scientifique, il est évident qu’il est parfois difficile d’admettre que la communauté scientifique puisse être victime de modèles, d’exemples qu’elle accepte sans pour autant en vérifier l’authenticité, ou qu’elle présente comme des vérités absolues alors qu’il n’en est rien. Afin d’étayer ce que nous venons de dire, nous allons prendre deux exemples de paradigmes. L’un est banal, commun, l’autre est beaucoup plus répandu et accepté comme étant une réalité existante mais non vérifiée.Nous sommes parfois obligés de nous soumettre à des jugements « a priori », à des idées que l’on nous présentent, à des vérités auxquelles nous sommes contraint sde nous soumettre sans pour autant avoir la possibilité de vérifier : la terre est ronde. Cet exemple qui paraît banal est un paradigme auquel nous devons adhérer sans pour autant avoir la possibilité de le vérifier par nous même. Lorsque cette idée a été acceptée, il a fallu attendre quatre siècles pour vérifier que la théorie était valide. Mais il a fallu accepter aussi que cette vérité devait être affinée et que la terre n’était pas aussi ronde qu’on ne le pensait. Ainsi vous et moi sommes obligés, sans expérience, d’accepter cette idée : il s’agit d’un paradigme. Cela ne veut pas dire que la terre n’est pas ronde, cela veut simplement dire qu’il existe des paradigmes auxquels nous devons nous soumettre. Mais cela engendre l’idée qu’il est possible qu’un certain nombre de paradigmes puissent être faux lorsque que l’expérience sera mise en place. Cela déclenche également l’idée qu’une vérité scientifique n’est jamais absolue, qu’elle est simplement provisoire et que ce que nous imaginons comme étant rationnel, vérifiable, peut s’avérer soit faux, soit approximatif. Le problème de la majorité des domaines scientifiques est qu’une fois que le paradigme est accepté par tous, il est difficile de le remettre en question, voire de le bousculer. Les idées paradigmatiques ayant été acceptées comme vraies, force est de constater qu’il est très difficile de les contredire sans que cela crée une certaine crispation.Le deuxième exemple est beaucoup plus vaste, il peut même être considéré comme purement conceptuel. Il s’agit de l’existence acceptée de ce que l’on nomme l’infini. Vous et moi sommes dans l’incapacité de prouver par l’expérience de l’existence d’un infini, mais nous savons ce que c’est, ce qu’il engendre en termes conceptuels, et qu’il concerne la constitution de l’espace que nous observons. En effet, nous apprenons à l’école que l’espace est infini, qu’il ne se termine donc jamais. Or, personne n’est capable de donner à cette théorie une preuve d’existence réelle de ce que nous nommons sous l’appellation « Infini ». Bien entendu, ici, il s’agit d’un exemple très vaste, mais si nous ramenons le principe du paradigme à ce que vous et moi avons appris, nous devons constater que nous avons accepté des « vérités absolues » sans jamais remettre en question ce savoir parce qu’il nous était donné par des personnes que nous jugions apte à nous enseigner ces vérités, dignes de confiance et détentrices du savoir. Pourquoi cela serait différent dans la communauté scientifique ? Ils peuvent, parce qu’ils sont humains, être victimes, comme nous, de paradigmes. Il peut alors arriver que certains scientifiques ne se posent plus de questions dans certains domaines, ou qu’ils ne se posent plus les bonnes questions quant à un problème donné. C’est à ce moment-là que la science s’arrête et qu’elle ne joue plus son rôle.

Valeur du paradigme

Lorsque certains problèmes surviennent il est souvent utile de se replonger dans certaines lectures. En la matière, il serait bon de relire entre autre La structure des révolutions scientifiques (1962) de Thomas S. Kuhn. Cet américain spécialiste d’histoire et de philosophie des sciences, explique clairement le problème que pose la notion de paradigme. En effet, le paradigme est considéré en matière d’épistémologie comme une vision du monde d’une communauté scientifique. Cette vision sert de modèle de référence qui oriente ou doit orienter provisoirement la recherche dans un domaine défini. Le problème est que, comme nous l’avons dit plus haut, le paradigme empêche parfois de se poser les bonnes questions, ou empêche le questionnement. Selon Thomas S. Kuhn, la science ne se fait pas toujours selon une logique pure et objective. Elle se construit aussi grâce à des paradigmes qui sont admis par consensus par la communauté scientifique que Thomas S. Kuhn considère comme conservatrice. La communauté scientifique veut parfois conserver les paradigmes de départ parce que cela peut arranger certaines vérités qui vont alors dans le sens de ce qu’elle veut prouver. Il existerait donc une absence d’objectivité. Selon lui, la science est prête à abandonner le paradigme accepté que lorsque celui-ci n’est pas assez explicatif. Se met alors en place ce que l’on appelle « une révolution scientifique ». Lorsque l’expérience n’est pas toujours au rendez-vous, de nouveaux paradigmes peuvent naître c’est alors un nouveau consensus qui voit le jour. La conséquence de ce que le philosophe explique est que, contrairement à ce que l’on imagine, la science ne se trouve pas dans une continuité, mais dans une discontinuité de vérités et de paradigmes. Il est évident qu’il est alors nécessaire de repenser la notion de progrès scientifiques (au sens de la progression) car sinon nous serions obligés de voir que la science n’est en fait qu’une suite de paradigmes consensuels contre lesquels il faudrait se battre sans cesse. Il faudrait accepter également l’idée selon laquelle les vérités absolues qu’on nous présente ne seraient en fait qu’une suite de vérités approximatives qu’il faudrait accepter en attendant de pouvoir poser les bonnes questions et qu’elles soient entendues.Enfin, l’opinion commune pense la Science comme une source de vérités fixes et immuables. En fait, force est de constater qu’au contraire de ce que nous pensons, les vérités scientifiques se succèdent, se remplacent, s’affinent avec le temps et l’acceptation, par les communautés scientifiques, qu’elles peuvent avoir tort et se tromper.Il faut rappeler que la rupture du paradigme engendre forcément une nouvelle représentation du réel. La vérité trouvée ainsi que le paradigme se trouvent alors, à leur tour, provisoires. Serait-il possible de penser que la science n’est qu’une forme de croyance comme les autres ? C’est de cela dont il s’agit lorsqu’on parle de paradigmes.Mais alors quelle est la valeur d’un paradigme ?Le paradigme n’est pas un problème en soi, il le devient lorsqu’il prend un aspect consensuel. Le consensus stoppe le questionnement. C’est cet arrêt du questionnement qui est un problème pas la révélation d’une théorie, ni le modèle lui-même car nous devons construire des théories, élaborer des modèles pour faire avancer la Science, mais ne jamais oublier que tout bon scientifique, tout bon philosophe a comme devoir d’accepter toute question même si elle bouscule quelque peu le système de pensée existant.

S’il fallait conclure

Dans l’esprit humain il existe des paradoxes. Concernant notre question de départ, en voici une sur laquelle il faudrait s’interroger : nous sommes capables d’accepter sans problème des paradigmes pour lesquels nous ne pouvons nous-mêmes apporter la moindre preuve et, paradoxalement nous faisons des expériences que nous avons du mal à accepter pour nous-mêmes. Notre propre finitude, notre propre mort est évidente et nous constatons par expériences que ce que nous voyons autour de nous a bel et bien une fin et que celle-ci nous concernera, mais malgré l’expérience, nous ne pouvons y adhérer sans nous interroger et la remettre parfois en question.
Le paradoxe est là.

1. David Hume, Philosophe Écossais (1711-1776). Auteur de Enquête sur l’entendement humain (1748).
2. Gaston Bachelard, Philosophe Français, Licencié en Mathématiques, Agrégé de Philosophie (1884-1962). Auteur de La Formation de l’esprit scientifique (1938).

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