Noelle CHatelet

Noëlle Chatelet ouvre les portes de l’inconnu

Par Emmanuelle De Boysson – bscnews.fr/ Photo © Hermance Triay/ Jean-Marc, un psychanalyste très rationnel, va vivre une aventure qui va le transforme, l’ouvrir à des mondes, ceux des fantômes, des apparitions, des esprits…

propos recueillis par

Venu pour une conférence dans le domaine de Nohant, la maison de George Sand, il découvrira que les murs ont une mémoire. Comme si la romancière habitait encore ce lieu chargé de souvenirs. Une manière de faire revivre George Sand, d’évoquer cette figure attachante. Noëlle Chatelet qui connaît bien la vie de l’auteur de « La mare au Diable », nous interroge, à travers un texte profond et lumineux, qui ouvre les portes de l’inconnu, de ce continent noir, cet inconscient qui nous influence et que, dans nos vies trop actives, nous semblons occulter.

Vous qui êtes fascinée par le corps, pourquoi vous êtes-vous lancé dans un livre sur les esprits ?
Le corps est, en effet, le sujet récurrent de mon travail et de ma réflexion d’écrivain. Madame George n’y échappe pas dans la mesure où, pour moi, ces « corps immatériels », la façon dont les vivants se représentent leurs morts, leurs chers disparus en particulier, sont encore des corps… Qu’on les nomme esprits, fantômes, apparitions ou images mentales, ils sont bien là, comme des « présences » pour beaucoup, irréfutables pour certains. Ces présences m’intéressent, oui. Elles me laissent perplexe. C’est à cette même perplexité que je confronte Jean-Marc, le personnage principal de mon roman.

Comment avez-vous l’idée de ce personnage, Jean-Marc, psychanalyste ?
Il me semble que les psychanalystes sont, par nécessité et par vocation, les plus sollicités par cette question des morts. Les patients les convient si souvent dans leurs histoires familiales et leurs fantasmes ! Nous « portons » nos morts, consciemment et inconsciemment. Ils nous laissent rarement en paix… Ce n’est pas un hasard si je fais le choix d’un psy très matérialiste et très défendu, qui ne croit pas aux fantômes, mais bien plus aux fantasmes, du moins au début de cette aventure que je lui fais vivre. Cette aventure va le transformer, l’ouvrir à des mondes qu’il refusait, jusqu’ici, au nom de la Raison…

Pensez-vous que la maison de George Sand soit un lieu hanté ?
Certaines maisons sont, comme on dit, « habitées ». Elles gardent, plus que d’autres, la trace, les marques, l’atmosphère du passée. Elles nous « parlent ». C’est le cas du domaine de Nohant, la maison privilégiée de George Sand. Celle où elle a vécu le plus longtemps et où elle est morte à 72 ans. Il faut dire que tout a été fait à Nohant pour reconstituer, avec une précision hallucinante, la vie et l’histoire du lieu, à l’époque de Sand. Tout a été conçu pour donner l’illusion que cette maison est encore et toujours en vie, qu’elle peut se remettre en marche à chaque instant. A tout moment, on a le sentiment que George Sand va apparaître au détour d’un couloir ou d’une chambre… C’est très impressionnant : Ce n’est donc pas par hasard non plus si j’ai décidé que mon personnage, Jean-Marc, venu à Nohant pour une conférence, « bascule » dans la déraison en ce lieu-là, et pas un autre, où moi-même suis venue et revenue autant que je le souhaitais.

George Sand vous a-t-elle inspirée ?
C’est un petit « esprit » du lieu, un jeune garçon, qui va venir « déranger » mon psychanalyste, sans qu’il puisse s’en défendre justement. Je l’ai imaginé comme s’il avait existé dans les quinze dernières années de la vie de George Sand, et pour ce faire, je me suis inspirée, pour les détails de la vie quotidienne, de la Correspondance de George et de ses écrits personnels. Tout est donc ici vraisemblable. George Sand m’est très familière. Elle m’est très proche, intellectuellement, subjectivement. Elle aussi, je la mets en scène…

Avez-vous voulu faire une réflexion sur les rêves et le surnaturel? Que représentent -ils pour vous ?
Tout en étant moi-même en être de raison je ne jugerai certainement pas ceux ou celles qui croient à des phénomènes difficiles à expliquer. Les rêves eux-mêmes, le travail secret et souterrain de l’inconscient devraient nous conduire à plus de compréhension et d’humilité vis-à-vis de ce qui échappe à notre savoir, nos certitudes. Freud a tout tenté pour faire du matériel inconscient un outil scientifique. C’est un magnifique effort de raison mais est-il suffisant ? C’est parce que je ne le sais pas que je l’ai voulu, ce livre. Un livre sans autre prétention que celle d’une écoute, sans à priori. Une ouverture possible vers l’inconnu.

Dans notre monde, nous les occultons, quel rôle jouent-ils ?
Une grande partie du monde et des cultures sont imprégnée de ces mythologies du surnaturel. C’est troublant et cela vaut le détour. Alors, pourquoi pas à travers le roman ? C’est à lui que je confie, sur ce sujet, mes interrogations et mes doutes. A mon héros, à Jean-Marc, d’incarner toute cette ambiguïté. A lui d’en vivre l’inconfort et les métamorphoses. N’est-ce pas à cela que sert, justement, la littérature ?

Madame Georges, de Noëlle Chatelet. Ed du Seuil

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