Jean Michel Ribes

Jean-Michel Ribes au pays du non-sens et de l’humour

Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ crédit photo Giovanni Cittadini Cesi – Dessin Arnaud Taeron/ Théâtre sans animaux est devenu un classique. Etudié aujourd’hui même dans les lycées, ce recueil de huit saynètes absurdes de Jean-Michel Ribes enchante par l’excentricité de ses situations et de ses personnage et la légèreté spirituelle de ses mots.

propos recueillis par

Nageant dans cette prose fluide et espiègle comme une carpe bienheureuse, voilà un texte qui réconcilie non seulement avec le théâtre – après avoir subi l’enfer des tragédies classiques interminables – mais également avec le port de la perruque, le prénom Bob, les accessoires un tantinet encombrants et les goélands. En compagnie de Caroline Arrouas, Annie Gregorio, Philippe Magnan, Christian Pereira et Marcel Philippot, dans une mise en scène flambant neuve, ces comédies proposent aux spectateurs un moment de théâtre fort divertissant. Au pays du non-sens, une invitation peut-être à distiller davantage de fantaisie dans nos vies aux rouages bien huilés. Rencontre avec l’auteur et le metteur en scène de cette cocasserie dramatique, également cinéaste et directeur du Théâtre du Rond-Point depuis 2002. Récompensé du Prix des Jeunes Auteurs SACD en 1975 , du Prix de l’Humour Noir vingt ans plus tard, du Molière du meilleur auteur francophone , du Prix Plaisir du Théâtre et du Grand Prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son oeuvre en 2001, Chevalier de la Légion d’Honneur et Officier des Arts et des Lettres depuis 2010, nous sommes très heureux d’accueillir dans nos pages l’artiste auquel l’on ne vous forcera pas beaucoup à dire « bravo »!

Dans la préface de Pièces Détachées, une de vos publications, Roland Topor écrit que  » vous avez le pouvoir de destruction d’un revolver automatique chargé dans la main d’un tireur d’élite », que vous ciblez posément et ne ratez pas votre cible, rendant ainsi hommage au fin observateur de la nature humaine que vous êtes ; vous définiriez-vous de même?
Non, c’est mon ami Topor qui avait des formules un peu excessives. J’essaie d’abord d’être moi-même la première cible , de me désennuyer et de me sortir d’une réalité un peu étouffante pour essayer de trouver une issue de secours. Alors évidemment, ce qui m’amuse souvent, ce sont les choses qui dysfonctionnent et qui sont absurdes dans le monde qui nous entoure. Est-ce une façon de tirer dessus, je ne sais pas, c’est en tous cas une façon d’en rire.

Théâtre sans Animaux a été créé en 2001 : pourquoi l’avoir remonté sur les planches plus de dix ans après?JM Ribes par ArnooPour plusieurs raisons; d’abord parce que c’est un spectacle qui s’est joué énormément ( dans plus de 14 pays) , qui s’est envolé partout et qui est même dans les programmes des baccalauréats; et, surtout aussi, parce que beaucoup de gens me demandaient de le reprendre. J’avais donc envie de le remonter mais aussi de voir si ce texte pouvait résister à un grand plateau. J’ai donc fait une mise en scène tout à fait neuve puisqu’au théâtre Tristan Bernard, là où le spectacle avait été créé, le plateau était beaucoup plus petit qu’au Théâtre du Rond-Point. C’était aussi une manière de me mettre à l’épreuve…

Vous avez gardé certains interprètes qui étaient déjà présents en 2001, Annie Gregorio, Christian Pereira et Philippe Magnan et vous y avez ajouté deux nouveaux acteurs ; pour quelles raisons avez-vous choisi ces comédiens?
J’ai demandé d’abord à tous les créateurs ; certains étaient disponibles , d’autres pas. J’ai donc engagé deux autres acteurs qui semblaient tout à fait convenir à l’univers – pas si facile que ça à interpréter – de Théâtre sans Animaux.

Vous avez pu dire que ces saynètes sont « une modeste contribution à l’art du sursaut et à tous ceux qui luttent contre l’enfermement et la mesure » : comment écrit-on de telles pièces? Notez-vous sur des carnets des phrases que vous entendez ici et ailleurs avant d’en constituer une intrigue ?
Non, je ne m’inspire pas du tout de la réalité; je ne regarde pas les journaux en me disant « Tiens, il y a un bon sujet ». Je ne prends pas non plus des notes en regardant les gens dans la rue….Non, tout d’un coup, ça me vient, j’écris, ça m’amuse et je suis des personnages. C’est un peu comme un nuage, inconsciemment ça se remplit puis ça pleut. Ce n’est jamais une volonté directe, ni pour donner des leçons , ni pour établir un sens précis ou pour faire une caricature. Ce sont des choses qui m’emportent moi dans une espèce d’amusement et comme je suis un être humain, je me dis que ça en amusera sûrement d’autres.

Cette notion du sursaut, comment avez-vous choisi de la mettre en scène?
Le sursaut n’est pas dans la mise en scène; il est dans l’écriture, c’est à dire sortir des chemins ronronnants, casser les habitudes et les conventions, surprendre avec des comportements inhabituels et surtout que l’on ne ne reste pas dans une trame psychologique enfermante . C’est quelque chose qui sursaute, qui casse, qui emmène dans des territoires inconnus. Oui, le sursaut, c’est cela : sortir de l’habitude et du prévisible. La psychologie , c’est quand même la chose la plus prévisible du monde.

theatre sans animauxDans ces huit saynètes, l’absurde prend diverses formes ( ce sont tantôt les caractères, la situation, le langage qui sont absurdes) , est-ce le travail conscient d’un dramaturge qui maîtrise les ressorts comiques classiques?
Non, cela me vient naturellement et je ne fais jamais les choses consciemment. C’est pour cela que cela m’amuse. Picasso disait : « si l’on sait exactement ce que l’on va faire, à quoi bon le faire? ». Après il se trouve qu’ensuite il y a un sens et une construction mais c’est quelque chose qui vous dépasse.

Parmi ces huit pièces, il y a une qui se détache un peu des autres, c’est celle qui se nomme Tragédie, car elle ne semble pas si absurde que cela et on envisage même qu’elle puisse être une situation réelle déjà vécue…
Là c’est simplement l’écriture qui part d’une toute petite chose , le fait de dire « bravo » et qui arrive à la destruction d’un couple. C’est un détail, un petit bouchon et puis d’un coup l’eau passe et ça devient un torrent. C’était aussi une façon de rendre hommage aux gens qui sont venus au théâtre, que l’on oublie parfois.

Quel sens pour ce titre : Théâtre sans Animaux?
J’aime que chacun se raconte sa propre histoire. J’aime beaucoup la phrase de Marcel Duchamp qui dit que « l’oeuvre est faite par celui qui la regarde ».

Si vous deviez citer un dramaturge absurde comme modèle, lequel serait-ce?
C’est vrai que – très « immodestement »d’ailleurs – je me sens plus près de gens comme Dubillard, Ionesco ou Beckett que comme Brecht.

Vous êtes l’auteur de deux manifestes intitulés Le rire de résistance : vous qui semblez priser ce rire vindicatif mais salvateur, quels noms citeriez-vous en particulier?
Ces deux encyclopédies réunissent tous ces gens qui nous ont sauvé du sérieux, du formatage et de la dictature des pensées lourdes. Il sont nombreux puisque cela va de Diogène à Charlie Hebdo! Il y a Rabelais, Voltaire , Alphonse Allais, Alfred Jarry, Queneau…tous ces gens qui nous apporté de l’oxygène et nous ont sorti de la pesanteur des certitudes et des gens qui savent.

Avez-vous actuellement de nouveaux projets d’écriture?
J’écris actuellement pour un film qui va se jouer bientôt ,je l’espère, autour des Brèves de Comptoirs , qui évoque l’univers des bistrots ,seul lieu de solitude où les gens viennent parler. Et après j’écrirai sans doute une nouvelle pièce, une comédie musicale . J’ai actuellement un livre qui va sortir le 18 avril qui se nomme « Les mots que j’aime et quelques autres ».

Pourriez-nous en dire davantage?
C’est une série de mots dont la signification que j’en fais n’est pas probablement celle qu’en fait le commun des mortels. C’est plutôt drôle et insolite.

Et c’est à la fois drôle et poétique aussi on suppose?
Pour moi l’humour est synonyme de poésie car s ‘il n’y a pas de poésie, il n’y a pas d’humour. Cela s’appelle alors de la ricanerie et cela ne m’intéresse pas.

Prochaines date de représentations de Théâtre sans Animaux :
17 avril – 20 avril 2013 – Odyssud, Blagnac (31)
27 avril 2013 – Le Prisme, Elancourt (78)

A lire aussi:

Frédéric Diefenthal et Catherine Jacob : Rencontre avec Gaston et la duchesse Dupont-Dufort du Voyageur sans bagage

Omar Porras : « C’est la scène qui nous oriente tous »

Jean-Pierre Vincent : Iphis et Iante, une comédie résolument moderne sur les jeunes amours

Emmanuel Vacca ressuscite le souffleur Ildebrando Biribo

Razerka Ben Sadia-Lavant et le thriller Othello

Benjamin Lazar : un artiste éclairé à l’esthétique baroque

Il vous reste

4 articles à lire

M'abonner à