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Serge Joncour : un nouveau roman humble et élégant

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Par Laurence Biava – bscnews.fr / Serge Joncour a écrit l’un des plus beaux romans de cette rentrée littéraire de septembre. C’est l’histoire de Franck qui a coupé les ponts avec ses parents. Depuis dix ans… Dix ans, c’est long. Carrément blasé de sa vie à Paris, il n’a qu’un désir, retourner dans le Lot afin d’y retrouver ses parents. On ne sait pas trop au départ de quoi il s’agit : on hésite entre la culpabilité ou le regret. Franck téléphone et c’est un petit garçon qui décroche le téléphone.

Son nom est Alexandre, comme le frère disparu (de qui ?) il y a précisément une dizaine d’années. De quoi s’agit–il ? Simple coïncidence ou pur hasard ? Franck se rend aux Bertranges, la ferme où vivent ses parents. Là-bas, tout a changé, l’atmosphère, le climat, ses parents même semblent tout autres, un peu comme des ombres errantes, des fantômes croisés au milieu d’une foule disparate d’inconnus. Alors, Franck croise Louise, veuve de son frère Alexandre disparu accidentellement et c‘est ce fils, ce petit bonhomme de cinq ans, confié à ses grands-parents durant quelques jours, qui lui a répondu et l’a ému. Voici le début de ce roman fort et émouvant.
Entre Louise et Franck les relations, tendues et éprouvantes ravivent quelques blessures mais la situation évolue vite : leurs tourments finissent par les rapprocher. Louise ne s’exprime pas forcément beaucoup mais elle sait faire preuve de compréhension si bien que ses silences et ses regards deviennent assez éloquents.
Franck veut en savoir plus. Toutes ces années sans le moindre signe de vie de ses parents le surprend, l’épate. Louise devient alors un refuge, un repère, une confidente indirecte, et elle l’aide à reconstruire un peu les liens défaits, à aimer ceux qu’il a dénigrés, à l’aider à se reconstruire. Au fil du temps, Franck va disséquer les faiblesses de chacun, essayer de les appréhender et, avec l’aide de Louise, tentera de dresser des ponts en bravant les non-dits et toutes ces rancœurs qui polluent sa mémoire. 
 L’amour sans le faire fait partie de ces livres où on est touché et subjugué dès les premières phrases. Parce qu’on y sent de la pudeur, de la solitude, de la retenue, et un frisson certain qui vous tient en haleine et vous fait courir après les pages….
Franck est un citadin qui observe la vie à distance. On l’a dit, il retrouve ses racines, il culpabilise de ne trouver sa place dans ce milieu rude et exigeant, un milieu où son jeune frère était à son aise. Louise, qui semble effacée, est une femme déterminée et effrontée. La campagne, elle y a vécu avec le frère de Franck, même si elle a fui les souvenirs, et l’omniprésence de ces regards qui disaient la compassion.
Alternant les histoires de l’un et de l’autre, le roman présente un aspect cyclique : l’art de l’écrivain Joncour consiste à remonter les récits personnels de chacun, le lecteur tisse les fils entre les deux protagonistes, on découvre à peu près tout des fantasmes qui jonchent leur vie, ainsi que les équivoques qui ont pu conduire à ces années de silence. Les chapitres s’alternent pour donner la parole à Franck, puis à Louise et en déplaçant subtilement le rythme de sa prose au fil de son ressenti tout personnel et également le curseur sur la courbe de nos émotions, j’ai senti la force de cette nature qui rythme la vie de tous ces gens du milieu rural. Une forme de bravoure qui impose une réalité bien différente de celle qu’ont coutume de vivre, à première vue, les habitants des cités. L’histoire de ce roman, si elle est universelle n’est pas banale : elle narre les remous nés des filiations, les étrangetés étranglées de l’amour, les mobiles mouvants des incompréhensions, les pourquoi sans réponse particulière des fuites ou des allers sans retours…Serge Joncour livre un récit puissament élégant et humble. Il teste la vie et le passé de cette famille fissurée tantôt par la mort d’un fils, tantôt par l’absence d’un autre, et j’ai été littéralement envoûtée par cette histoire qui dissèque les blessures du passé, en pointant du doigt les souffrances familiales, comme il y en a tant. C’est le huitième livre. La belle écriture de Serge est en demi-teinte et elle évoque l’inlassable perdition des sentiments. En héros désenchantés, les protagonistes sont des êtres timides et silencieux, qui observent les autres de la terrasse d’un café. Des individus suspendus aux instants. Aux instants nécessaires du temps qui passe, au instants échappés d’ailleurs, comme ces personnes hésitantes qu’elles incarnent, apparemment pondérées, mais fougueuses et imprévisibles aussi..
L’Amour sans le faire apparaît comme un roman de facture « classique » sur la pudeur des sentiments, et le jeu soi disant imprévisible de l’amour et du hasard, mais au fond, il n’en est rien. Parce qu’il raconte avec profondeur et épaisseur psychologique cette histoire de famille fracassée par le deuil et les secrets pesants. L’écrivain, en posant les questions fondamentales : peut-on rebâtir une forteresse en ruine, dans une famille nostalgique et prostrée ? Peut-on faire renaître de ses cendres l’amour que les années d’absence ont quelque peu éteint ? apporte, somme toute, des réponses clairvoyantes et limpides que chacun pourra saisir au gré de son expérience personnelle.
Plein d’une écriture simple et fluide, sans fracas, mais empreinte de justesse, sans fard ni fausses notes. Amour et tendresse se côtoient et se frottent tandis que les sentiments de culpabilité et l’amertume surgissent pourtant. Et c’est là où est la vie, et ces codes sensoriels ajoutent à sa rareté.

Serge Joncour – L’amour sans le faire ( Flammarion)

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