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George Berkeley : « Être, c’est être perçu »

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Par Sophie Sendra – bscnews.fr / Comprendre le monde c’est aussi comprendre les paradoxes, puisqu’il n’est, en substance, que cela. Il est possible de relire certains philosophes et de se ré approprier quelques unes de leurs pensées. Remettre en perspective des citations pour les rendre actuelles est possible à condition de les moderniser. C’est ce que nous allons faire ici avec George Berkeley, philosophe du XVIIIème siècle. Selon lui, « Être, c’est être perçu ». Dit comme cela, cette petite phrase voudrait laisser entendre que si nous ne sommes pas « perçu », nous ne sommes pas. Il s’agit d’en dégager l’idée originale puis de ramener cette idée à une actualité plus prégnante.

Le Monde en Pensées
Selon Berkeley, notre compréhension du monde se fait parce que nous le pensons, nous l’interprétons (avec justesse ou non), nous le jugeons. Nous ne choisissons pas le monde, il nous apparaît tel que nous voulons le voir, ou pouvons le percevoir. Comprendre totalement la « chose physique », le monde, est pour lui impossible.
Cette explication est très succincte et ne va pas au plus profond de la pensée de Berkeley, mais elle en donne les grandes lignes. Il développe celle-ci dans Les Principes de la connaissance humaine en 1710.
La question qui se pose alors est de savoir comment rapprocher l’idée de Berkeley et notre siècle.
Nous passons notre temps à penser le monde, à l’interpréter, au-delà de la simple « chose physique ». Nous interprétons les informations, les images, les savoirs et notre place dans celui-ci. Les nouvelles technologies nous permettent d’être « perçus » dans ce monde de « l’hyper-visible ». Nous exposons nos pensées au monde en pensant que celles-ci vont contribuer à notre existence, à notre visibilité, à notre importance.
Nous sommes à une période où nous repensons le monde non plus par rapport à ce qu’il est, mais en fonction de la place que nous pouvons avoir en son sein.
Il est donc possible de réactualiser la petite phrase de Berkeley en disant « exister, c’est être vu ».

Le Grand Paradoxe
« Être perçu » nous incline parfois à vouloir nous distinguer dans la multitude. N’avez-vous jamais remarqué que lorsqu’une foule est filmée, il y a toujours quelques personnes qui veulent avoir leur petit moment de « célébrité » (pour paraphraser Andy Warhol). Ils veulent se distinguer par des gestes, des paroles ; ils s’agitent pour être vus. Tel ce jeu « Où est Charlie ? », il devient impératif d’Être quelqu’un parmi tant d’autres, se retirer de l’anonymat, que certains pensent être la « négation » absolue de l’existence.
Ce qu’ils désirent c’est une forme d’éternité, comme si le temps de la vie ne suffisait plus : il faut être au-delà du temps pour être dans une forme d’éternité, toujours visible.
Le monde vient ainsi « nous prendre » et nous inciter à « devenir quelqu’un » en étant visible sur la toile. La multiplication des réseaux sociaux soulève une nouvelle vision de cette « perception » non pas du monde, mais de nous même. Il faut « être perçu » pour être dans le monde. Ne pas y être c’est être exclu de celui-ci, c’est être « personne », celui qu’on ne cherche pas dans le « jeu ».
A l’heure de cette hyper-visibilité de tous par tous pour exister, le sentiment de solitude des individus est de plus en plus grand. A force d’être « vu » et de vouloir l’être, le monde nous éloigne les uns des autres. Paradoxe d’une vie moderne sans doute. A force de vouloir avoir une place dans le monde, nous nous en éloignons.

La Laideur de Narcisse
Ce monde de visibilité extrême laisse la porte ouverte à tout ce que nous connaissons de meilleur comme l’art par exemple, et de pire comme le narcissisme. Notre apparence semble révéler ce que nous sommes en tant qu’Être et nous sommes jugés par rapport à elle. Mais il n’y a pas que cela, il y a également ce que nous faisons. Il existe des degrés à ce « faire ». La chose anodine (photos, films, performances etc.) et d’autres moins.
Le pervers narcissique va vouloir exister par la manipulation mentale ou par des actes manipulateurs. Qu’il le fasse pour « être perçu » est une chose que nous ne pourrons pas changer à l’air du numérique et de la mise en ligne de documents atroces. Si nous reprenons ce que disait Berkeley en son temps, cela dépendra surtout de la manière dont nous jugerons de cela, de ce que nous en ferons. Si nous ne prêtons aucune attention à ce qui nous est donné de « percevoir », cette perversité narcissique aura échoué. Si au contraire, nous la mettons en exergue, nous faisons « exister » cette perception, nous la faisons « chose » dans le monde, nous la rendons perceptible par tous, donc « existante ».
Les journalistes ont rendu possible cela en mettant en évidence, cette semaine, un « être qui voulait être perçu » et ont été manipulés par cette « vision du monde ». Ils ont rendu possible une « célébrité » qui aura valeur d’exemple pour des individus qui veulent être « Charlie » en faisant ce que l’humanité a de plus laid.

S’il fallait conclure
Ceux qui sont en charge de nous informer sur le monde afin que nous le jugions, que nous l’interprétions, doivent se demander à tout moment si ce qu’ils nous montrent doit « être perçu » à tout prix, rendant « perceptible » la laideur.
Il faut savoir ce qui se passe dans le monde, mais il ne faut pas donner l’occasion à certains d’ « Être » plus qu’ils ne sont déjà.

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