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Rouge Décanté : « le souvenir impossible et l’impossibilité de ne pas se souvenir »

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Par Julie Cadilhacbscnews.fr/ Prendre la plume pour exorciser des heures douloureuses, apporter un témoignage vivant sur une réalité historique monstrueuse demandent un courage admirable.

Le roman autobiographique de Jeroen Brouwers, déporté à l’âge de trois ans avec sa mère et sa grand-mère au camp pour femmes Tjideng lors de la seconde guerre mondiale, raconte son expérience dans les camps japonais où l’on menait la vie dure aux femmes et aux jeunes enfants. Pourtant, malgré cet acharnement à humilier les êtres en les obligeant à accomplir des rites barbares comme ces sauts de grenouille interminables qui étaient destinés à achever les plus faibles, l’humanité , comme un miracle lumineux, tient le coup et continue de briller dans un sourire, dans les mots d’un livre pour enfants, dans le regard protecteur d’une mère. Heureusement car ce texte inspirerait sinon des angoisses insupportables à véhiculer sur le plateau. Monter cette pièce demandait aussi de l’audace à ceux qui ont du transformer ce roman en texte dramaturgique et au metteur en scène qui devait trouver comment faire évoluer l’acteur au creux de ses souvenirs. L’acteur belge Dirk Rootthooft, en jouant ce monologue en néerlandais, français, espagnol et anglais, fait aussi preuve de courage, en s’exposant à des fragilités- victime de failles langagières récurrentes – et nous fait entrer ainsi davantage dans la mise en scène intimiste qu’a choisie Guy Cassiers.

Sur le plateau, un intérieur zen – ironique clin d’oeil à la mode japonaise? Dès l’ouverture, l’être flegmatique qui limait ses durillons le temps que les spectateurs s’installent, allume une cigarette et de sa présence déjà familière annonce implicitement que cette heure sera aux confidences. La mort d’une mère qu’il n’a pas revue depuis des années réveille des souvenirs dont il souhaitait se passer. L’homme réalise qu’il n’est que le fruit complexe et abîmé de ses expériences passées. L’a -t-il toujours su? sans doute mais le décès maternel ravive les souffrances étouffées. On apprend que ses relations amoureuses dysfonctionnent, que son rapport au corps est problématique. L’occasion d’une réflexion psychologique et philosophique sur ce que nous sommes et ce que nous désirons. L’utilisation pertinente de la vidéo d’Arien Klerkx amplifie le caractère autobiographique du texte et le « je » s’épanche sans pudeur devant un public attentif et parfois un peu déstabilisé. Trop d’ailleurs, le temps de quelques minutes d’excitation passagère et de soulagement physique où l’on se pose la sempiternelle question du: doit-on tout représenter sur scène? Assurément non, si l’on nous demande notre avis, car le sentiment de gêne n’apporte rien à la force de ce spectacle, il enraye même un peu l’émotion que Dirk Roofthooft ménage, comédien exceptionnel de justesse et de naturel. Un spectacle bouleversant de vérité.

Titre: Rouge Décanté

Adaptation d’après « Bezonken rood » de Jeroen Brouwers

Mise en scène: Guy Cassiers

Avec Dirk Roofthooft

Dramaturgie: Corien Baart, Erwin Jans

Costumes: Katelinjne Damen

Dates des représentations:

Le 12 juin 2012 au Printemps des Comédiens

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