fbpx

Madame Ming, une pythie qui allume la lumière

par

Par Julie Cadilhacbscnews.fr /Photo: Catherine Chabrol/Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus assoit d’abord sa fiction sur une réalité chinoise qui a entraîné des réponses politiques consternantes: face à une croissance démographique étourdissante, l’instinct maternel et paternel a été condamné à se restreindre et la politique de l’enfant unique est née, loi mise en place à la fin des années 1970 .

Madame Ming est un de ces parents condamnés à respecter cette loi de restriction de la natalité pourtant elle affirme avoir dix adorables enfants: Ting Ting, Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou et Shuang! Est-elle une hors-la-loi ou une impertinente menteuse? Elle est en tous cas la dame pipi du Grand Hôtel où vient négocier régulièrement le narrateur français de ce conte; un homme d’affaires au cynisme délicieux et dont la vie sentimentale confuse est la conséquence de notre époque contemporaine survoltée. Sur son tabouret devant l’entrée des latrines, madame Ming trône en pythie et dispense, à qui a la sagesse de l’écouter, des aphorismes de Confucius. Elle incarne  » la permanence dans un monde versatile, administrant les toilettes du Grand Hôtel comme si cet établissement avait toujours existé, et surtout comme s’il s’agissait d’une mission de la plus haute importance. » Impressionné par cette femme à la posture stoïque, le narrateur instaure une discussion entrecoupée de longues pauses d’absence et de bouderies d’ego et c’est toujours la curiosité accrue pour cette dame mystérieuse qui le ramène devant les commodités masculines, son Royaume. Ces dix enfants dont madame Ming adore raconter les parcours si singuliers existent-ils vraiment? Leur existence réelle a-t-elle d’ailleurs une véritable importance? Telles sont les questions soulevées par un homme aux occupations quotidiennement mercantiles et lucratives qui finit par se demander si cette vieille dame n’a pas été volontairement placée sur son chemin.
Eric-Emmanuel Schmitt écrit ce récit comme on tire les fils des sujets d’un théâtre de marionnettes: rien n’est vrai si ce n’est l’humanité en marche dans chacune des respirations de la phrase et rien n’est faux si ce n’est peut-être la Vérité. Imprégné de spiritualité, ce conte poursuit la quête de tolérance et d’intelligence universelle dont le Cycle de l’Invisible se fait un portefaix inspiré. Un livre qui offre une leçon de modestie et une communicative envie de partager le Monde.« L’Art est le plus beau des mensonges »disait Claude Debussy; pourtant Eric-Emmanuel Schmitt ne nous dit-il pas la vérité? Nous avons tendance à juger que ce qui est vrai est ce qui est réel. Or réalité et vérité sont deux choses distinctes; en prendre conscience peut avoir un effet salvateur etLes dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus déculpabilisant sur les consciences. Ce qui est réel, c’est ce dont on reconnaît l’existence. Pourquoi alors madame Ming ne pourrait-elle croire qu’elle est la gardienne d’une progéniture nombreuse? « La vérité m’a toujours fait regretter l’incertitude », confesse-t-elle avant de s’endormir sur son lit d’hôpital. N’être sûr de rien est une posture de sagesse mais laisse aussi une part d’espoir qui rassure le sujet de confortables illusions. Dans ce sixième livre du Cycle de l’Invisible, Eric-Emmanuel Schmitt invente un conte pertinent où la vérité n’a pas plus de prix que celle d’un beau mensonge. Alors -bien sûr!- le mensonge est chose affreuse s’il est utilisé par des âmes perverses et calculatrices mais, lorsqu’il est « un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur » ( Albert Camus, La Chute), il mérite de s’épanouir et de vivre comme bon lui semble. La vérité serait-elle la seule posture acceptable sur laquelle le cours d’une vie doit s’édifier? Soyons sages et apprenons à découvrir que la beauté d’un être perce souvent dans l’étincelle qui fleurit au coin de l’oeil, reflet des histoires singulières qu’il sait s’inventer avec délectation!

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Editions : Albin Michel
Auteur:Eric Emmanuel Schmitt
Prix:12€

Laissez votre commentaire

Il vous reste

4 articles à lire

M'abonner à