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Honoré de Balzac a eu aussi 20 ans

Par Nicolas Vidal – bscnews.fr / Voilà un livre qui va réveiller brutalement votre envie de vous replonger dans l’oeuvre d’Honoré de Balzac. L’idée est simple : plonger dans la vie de l’écrivain à l’aube de ses vingt ans pour mieux comprendre toute son oeuvre. Anne-Marie Baron, Docteur ès lettres et spécialiste d’Honoré de Balzac nous propose un analyse passionnante de ce qu’a été la jeunesse de l’auteur, entre autres, de la Comédie humaine. De cette bonne idée, Anne-Marie Baron nous entraîne dans une histoire à lire de toute urgence !

propos recueillis par

 

Vous êtes docteur ès lettres et présidente de la société des Amis de Balzac. Qu’est-ce qui vous a attiré chez Honoré de Balzac ?

Dès que je l’ai lu, au lycée, puis en classe préparatoire, j’ai eu le sentiment de me trouver devant une œuvre-monde, une somme d’expérience humaine qui pourrait m’aider à comprendre la vie. Je disais : « C’est ma Bible », avant d’avoir lu la Bible. Quand je l’ai lue, j’ai su qu’elle avait été l’une des sources d’inspiration essentielles de La Comédie humaine et j’ai publié récemment un essai intitulé Balzac et la Bible (Honoré Champion, 2007). Dans les deux textes, je suis fascinée en particulier par l’ambition encyclopédique, par le nombre et les noms des personnages, qui sont de véritables programmes narratifs annonçant leurs destins. J’ai travaillé toute ma vie à tenter de les décrypter.

Vous publiez aux Éditions Au Diable Vauvert,  » Honoré de Balzac » à 20 ans. Comment avez-vous appréhendé au début cet ouvrage afin de présenter au mieux le parcours de l’écrivain à cet âge ?
J’ai été intéressée par le concept de la collection, mis au point par Louis-Paul Astraud, qui consiste à raconter en détail l’année cruciale des 20 ans, avec de nombreux flash-back sur l’enfance, toujours décisive, et des flash-forward sur l’avenir du grand écrivain. Pour moi qui suis critique de cinéma, c’était un montage quasi cinématographique qui permettait un jeu sur les temps, un véritable exercice de style, tout à fait apte à mettre en valeur la personnalité exceptionnelle de Balzac et la gestation de son œuvre.

Que vous a-t-il paru important de mettre en avant dans ce livre ?
J’ai voulu y présenter « mon » Balzac, bien loin des étiquettes scolaires de réaliste ou de sociologue et bien plus passionnant. C’est-à-dire le jeune homme « ardent au merveilleux », qui entend écrire des contes fantastiques comme Hoffmann, qui s’intéresse à la mystique et écrit des romans incandescents trop méconnus par la critique comme Séraphîta, qui se passionne pour l’occultisme, le magnétisme animal, l’alchimie. Je suis d’ailleurs en train de terminer un essai à paraître en octobre aux éditions L’Âge d’homme, Balzac occulte. De l’alchimie aux sociétés secrètes.

En quoi la jeunesse d’Honoré de Balzac a t’elle été prépondérante pour sa vie d’écrivain ?
C’est d’abord un être forgé par la souffrance d’une enfance sans amour maternel. Il va passer sa vie à tenter de réparer cette frustration par l’amitié, l’amour des femmes et l’écriture comme moyen de se créer des familles imaginaires. Pour comprendre le malheur d’être si mal aimé, il se veut philosophe dès l’adolescence et se pose des questions clés sur le génie, sur l’immortalité de l’âme, sur l’adultère et l’honnêteté. Pour gagner l’estime de ses parents il rêve d’écrire du théâtre qui lui permettrait de gagner de l’argent mais ne se laisse pas décourager quand la lecture de sa première pièce Cromwell fait dire à un académicien – dont le nom est resté célèbre par ce seul jugement – qu’il doit faire n’importe quoi, excepté de la littérature. Cela lui permet de découvrir que le roman est « une espèce de scène » et de réunir par la suite tous ses romans sous le titre de La Comédie humaine. Enfin il fait des stages dans des études de notaires, où il découvre les turpitudes de la vie sociale et l’importance de la législation de l’argent (contrats de mariage, legs, testaments), découvertes fondamentales qui formeront la base de son œuvre.

Pouvez-vous nous éclairer sur le choix du titre :  » Honoré de Balzac, l’esclave de sa volonté  » ?
Les héros de deux magnifiques romans d’éducation sont des doubles de Balzac, Louis Lambert et le Raphaël de Valentin de La Peau de chagrin. Leur portrait et leur parcours sont des autoportraits et des autobiographies à peine déguisées. Chacun d’eux a écrit un Traité de la Volonté, détruit par malveillance, dont on ne connaîtra jamais le texte. Mais la volonté est un sujet central pour Honoré car elle lui apparaît à la fois chez l’homme comme un formidable levier et comme l’un de ces excitants modernes sur lesquels il écrira plus tard un traité. Sa volonté est une décharge d’adrénaline qu’il entretient par le café et qui lui permet de travailler comme un forçat pour honorer ses contrats d’édition.

Vous avez choisi de traiter la jeunesse de Balzac de façon chronologique et non pas par thème. Était-ce pour vous une façon plus cohérente de présenter l’écrivain ?
Je crois que la formation d’une personnalité aussi extraordinaire nécessite une grande attention au déroulement des événements. Les thèmes s’imposent dans leur ordre chronologique, cette jeunesse ayant été consacrée d’abord à la littérature et à la méditation solitaire au collège, puis à l’observation du milieu familial, et enfin à la découverte successive de l’amour, de la société, du journalisme et des affaires. Plus d’échecs que de succès, certes. Mais quelle formation !

Votre ouvrage donne envie de relire Honoré de Balzac tant la mise en perspective de ses plus grands livres est fouillée. Quel est à votre avis l’événement  qui a symboliquement conditionné l’écriture de Balzac dans ses années de jeunesse ?
L’adolescence est capitale, par les lectures, les rencontres, les rêves. Mais l’événement fondateur me semble avoir été la découverte de l’adultère maternel, qui explique à  Honoré le peu d’amour que Mme Balzac a pour lui par comparaison  avec les caresses dont elle comble son jeune frère adultérin Henry. Cette découverte cruciale explique ses tentatives de suicide et son besoin de liberté et d’écriture, comblé par l’autorisation parentale de séjourner dans une mansarde à 20 ans pour faire ses preuves. Du coup le thème de la femme adultère et plus généralement celui des aléas du mariage va être central dans son œuvre.

 » Yeux de souverain, de voyant, de dompteur…  » Cette citation ne pourrait-elle pas être l’une des définitions de votre ouvrage ?
Je ne sais pas. Théophile Gautier et d’autres contemporains parlent de ce regard magnétique de Balzac, qui se disait lui-même doué du don de double vue lui permettant de lire dans les cœurs et d’aller en pensée dans des endroits qu’il ne connaissait pas. Je suis loin d’avoir cette force d’imagination. Simplement la connaissance que j’ai de cette œuvre me donne l’impression de connaître son auteur plus intimement que mes propres amis et de lire entre les lignes sa souffrance et ses rêves les plus secrets. Appelons cela de la sympathie au sens le plus fort du terme.

En tant que spécialiste d’Honoré de Balzac, quels livres conseilleriez-vous à des lecteurs qui ne se sont jamais plongés dans l’univers de cet écrivain ? Et y a-t-il pour vous une chronologie de lecture à respecter lorsqu’on lit Balzac ?
Je suis formelle. Avant d’aborder les grands romans, il faut commencer par les nouvelles : les nouvelles réalistes des Scènes de la vie privée comme La Maison du Chat-qui-pelote, qui a l’avantage de présenter en 60 pages l’univers et la structure des romans les plus longs ; et les nouvelles fantastiques des Études philosophiques, qui illustrent l’idée fondamentale de la force destructrice de la pensée. Elles sont fascinantes, comme Adieu, Le Chef-d’œuvre inconnu ou Maître Cornélius. Peu importe l’ordre dans lequel on les lit, car Balzac a voulu que la structure de La Comédie humaine ne soit pas chronologique mais ascensionnelle et corresponde à une hiérarchie humaine et spirituelle : jeunesse instinctive, maturité capable de construire la civilisation et enfin la sphère de la Spécialité, où l’être arrive après s’être purifié de ses passions et de ses ambitions.

Enfin, quelle est la place, à votre avis, qu’occupe Honoré de Balzac dans le roman du XIXe siècle ?
A mes yeux, il est le plus grand, le plus profond. Il a donné au roman sa forme actuelle. On peut le relire indéfiniment en y découvrant toujours du nouveau. Le fait qu’il ait inventé le mot de « modernité » est significatif. Le roman et le cinéma contemporain s’épuisent à appliquer ses inventions narratives comme le retour des personnages d’un roman à l’autre qui donne une telle impression de vie. C’est un maître incontestable qu’on n’a pas fini de lire, d’étudier et d’imiter.

« Honoré de Balzac à 20 ans » d’Anne-Marie Baron – Editions Au Diable Vauvert

Le Site officiel des Editions Au Diable Vauvert

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